LE CŒUR D’ISABELLE


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NATHALIE PETROWSKI
LA PRESSE

Je n’ai jamais été une collectionneuse de messages virtuels, mais il y en a que je n’arrive pas à supprimer. C’est le cas du courriel que m’a envoyé Isabelle Péladeau le 28 novembre 2005. Je l’ai encore relu hier matin en pensant à la chic fille qu’elle était, à sa sensibilité d’écorchée, à sa chaleur communicative, à sa fragilité et, par-dessus tout, à son sens exacerbé des autres. Cette femme-là était une femme de cœur qui vivait beaucoup en fonction des autres. Parfois trop, mais comment lui en faire le reproche ?

Nous ne nous connaissions pas beaucoup, mais j’entendais parler d’elle par Sophie Lorain, sa grande amie et complice depuis toujours. Nous nous sommes enfin rencontrées. C’était en novembre, par une journée lumineuse, comme en témoigne la photo prise ce jour-là et qui ne cesse d’apparaître partout depuis l’annonce de sa mort.

Je me souviens encore du nuage de cachemire rose qu’elle portait et qui illuminait ses yeux clairs. Je me souviens surtout de la confusion du photographe. Il était venu photographier une Péladeau, c’est-à-dire une femme invisible qu’il avait confondue, comme trop de gens, avec la turbulente Anne-Marie, sa petite sœur. Toute sa vie, et peut-être même le jour de sa mort, Isabelle a souffert de cet amalgame, consciente qu’elle n’avait pas d’existence propre aux yeux de bien des gens. Mais elle s’en foutait. Du moins, elle ne s’en offusquait pas outre mesure.

« Je sais qui je suis, m’avait-elle lancé ce jour-là. Je sais surtout qu’il y a un monde entre Anne-Marie et moi. »

Un monde, en effet, et quelques océans. Pourtant, la vie d’Isabelle n’a pas été un fleuve tranquille. Elle a vécu son lot d’épreuves, elle, la fille aînée d’une femme dépressive qui a fini par se suicider alors qu’elle n’avait que 17 ans.

« Quand t’as pas de figure maternelle stable au début de ta vie, plus tard, tu ne sais pas comment t’organiser. C’est pour ça que je ne sais pas comment faire à manger, comment m’habiller, et que je cherche toujours à savoir comment les autres vivent. Quand ta mère meurt jeune, tu passes ta vie à chercher un modèle », m’avait-elle confié.

Mère suicidaire, père absent, trop d’argent, pas assez d’amour et d’attention, pendant longtemps, Isabelle s’est cherchée nulle part et partout, dans l’alcool et les tranquillisants, mais aussi dans des études en art, abrégées par son père qui l’a envoyée en comptabilité avant de la nommer directrice générale de Publicor.

Entre 1990 et 1997, Isabelle a pris son envol, transformant et modernisant les magazines de son père et créant même son premier bébé de papier glacé, le magazine Filles d’aujourd’hui.

Lentement mais sûrement, elle a fait son chemin et gravi les échelons de l’empire paternel. Mais la mort de ce père contre lequel elle s’était révoltée, puis battue âprement, l’a replongée dans ses vieux démons, l’écartant de la course à la succession paternelle.

Prétendre qu’elle n’en fut pas blessée ni meurtrie serait mentir. Elle le reconnaissait elle-même. Celle dont on disait qu’elle était la digne fille de son père avait bien entendu rêvé de lui succéder, mais avec le doute comme objecteur, et peut-être aussi la peur panique de ne pas être à la hauteur.

Reste qu’au moment de notre rencontre, il y a huit ans, les vieilles querelles familiales s’étaient calmées. Isabelle n’en voulait plus à ses frères ni à son défunt père. Elle revenait, pour ainsi dire, à la vie. Elle avait quitté le giron de Québecor pour fonder sa propre entreprise, les productions Hourra ! Elle s’apprêtait à lancer son premier projet : un carnet d’adresses pratiques fait avec la collaboration de 70 personnalités d’ici. « Ce livre est une victoire, m’avait-elle affirmé. Une victoire sur la dépression et la preuve concrète qu’on peut s’en sortir. Ça fait 20 ans que je suis en thérapie, et ce livre est l’aboutissement de ma renaissance. »

Nous avions passé un long moment à discuter et à rigoler, comme si nous nous connaissions depuis toujours. Sa candeur, sa franchise, son humour et son enthousiasme m’avaient immédiatement conquise. Deux jours plus tard, j’avais été touchée de découvrir dans ma boîte aux lettres un livre qu’elle était venue elle-même déposer pour m’aider à arrêter de fumer. Puis était arrivé son courriel où, en plus de me remercier avec effusion, elle me priait d’en faire autant auprès du photographe. Elle avait noté son nom, ce que je n’ai jamais vu personne faire avant ni après elle, ajoutant que, grâce à lui, elle s’était sentie jolie en ouvrant le journal.

Cette femme avait connu son lot de malheurs et de revers, mais elle avait su garder intacte une rare et précieuse élégance du cœur.

Elle terminait son courriel en disant qu’elle avait la tête dure et qu’elle n’avait pas peur de défier le bonheur. J’ose espérer que le bonheur, elle l’a plus fréquenté que défié au cours des dernières années de sa vie, avant que les eaux glacées d’un lac ne viennent la réclamer.

Maintenant qu’elle nous a quittés, je n’ai qu’un souhait : que plus jamais on ne confonde Isabelle Péladeau avec quiconque. Et que son souvenir demeure aussi tenace que l’élégance de son cœur.

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